AA / Istanbul / Sanaa Amir
L’Afrique du Sud fait face à une nouvelle montée des tensions liées à l’immigration en juin 2026, marquée par des violences visant des ressortissants africains étrangers dans un contexte de chômage élevé et d’inégalités persistantes. Cette situation ravive les inquiétudes autour d’un phénomène récurrent qui secoue régulièrement le pays.
Alors que des groupes nationalistes accusent les migrants d’aggraver les difficultés économiques et sociales, les autorités et plusieurs observateurs mettent en garde contre une instrumentalisation politique de ces discours. Les récents incidents ont suscité des réactions de plusieurs États africains et d’organisations régionales et internationales.
L’Afrique du Sud connaît des vagues récurrentes de violences xénophobes depuis 2008, avec de nouveaux épisodes enregistrés en 2015 et en 2021, sur fond de tensions économiques et de discours anti-immigrés.
L’Afrique du Sud est confrontée à des vagues récurrentes de violences xénophobes depuis près de deux décennies. En mai 2008, une série d’attaques sans précédent contre des ressortissants étrangers avait profondément marqué le pays et terni l’image de la « nation arc-en-ciel ». Les violences avaient fait plus de 50 morts et provoqué le déplacement de plus de 60 000 personnes. Les images de migrants poursuivis jusque dans leurs habitations, parfois brûlés vifs, avaient suscité une vive émotion à l’échelle internationale et conduit au déploiement de l’armée dans plusieurs townships et quartiers informels.
Des épisodes similaires se sont reproduits à plusieurs reprises au cours des années suivantes. En 2013, des commerçants originaires de la Corne de l’Afrique avaient été pris pour cible au Cap. Deux ans plus tard, en 2015, de nouvelles violences avaient éclaté à Durban peu après des propos attribués au roi zoulou appelant au départ des étrangers. En 2017, des déclarations anti-immigrés de l’ancien maire de Johannesburg Herman Mashaba avaient précédé une nouvelle vague d’incidents, avant que des Nigérians et des Ghanéens ne soient visés en 2019 dans les provinces du Gauteng et à Durban. Dans la plupart des cas, les violences se concentrent dans les centres urbains, notamment dans les townships et les quartiers informels.
La résurgence régulière de ces violences s’inscrit dans un contexte de difficultés économiques persistantes. Le taux de chômage national atteint 32 % en 2026, alimentant un fort sentiment de frustration au sein d’une partie de la population. Dans les quartiers populaires, la pauvreté, les inégalités et la pression sur les services publics nourrissent un climat social déjà fragile.
Dans ce contexte, les migrants sont régulièrement accusés d’être responsables de la hausse de la criminalité ou de priver les citoyens sud-africains d’opportunités d’emploi. Plusieurs spécialistes soulignent toutefois que ces perceptions reposent souvent davantage sur des frustrations sociales que sur des données établies. Des analystes mettent également en garde contre une récupération politique de ces sentiments dans un contexte électoral sensible.
Selon plusieurs observateurs, le débat sur l’immigration est progressivement devenu un thème récurrent du paysage politique sud-africain depuis la fin de l’apartheid. Plusieurs responsables politiques ont été accusés au fil des années d’utiliser la question migratoire pour mobiliser une partie de l’électorat.
L’approche des élections municipales prévues en novembre 2026 est considérée comme un facteur susceptible d’accentuer les tensions actuelles. Les manifestations récentes se distinguent cependant par l’apparition de mouvements se présentant comme des initiatives citoyennes, dont les dirigeants revendiquent une approche qu’ils qualifient de légaliste et assument une présence importante dans l’espace public et sur les plateformes numériques.
Parmi les groupes les plus visibles figure l’opération Dudula, créée en 2021 à Soweto. Son nom signifie littéralement « forcer » ou « abattre » en isiZulu. Le mouvement affirme lutter contre la criminalité et la dégradation des services publics. Ses membres ont notamment été accusés d’organiser des blocages à l’entrée d’établissements scolaires ou de centres de santé afin d’empêcher des étrangers d’y accéder, ainsi que de cibler des entreprises accusées d’employer des ressortissants étrangers.
Une autre organisation, March and March, apparue à Durban en 2025, joue également un rôle important dans les mobilisations récentes. Le mouvement est dirigé par Jacinta Ngobese-Zuma, ancienne personnalité de la radio. Celle-ci appelle à l’expulsion des migrants en situation irrégulière et accuse les autorités de passivité face aux réseaux criminels et au trafic. Elle affirme ne pas s’opposer aux étrangers en situation régulière et rejette les accusations de xénophobie.
Début avril 2026, le mouvement avait organisé une manifestation à East London pour dénoncer ce qu’il présentait comme le couronnement d’un roi igbo dans la région. Quelques semaines plus tard, des rassemblements ont également eu lieu à Johannesburg, où Herman Mashaba, ancien maire de la ville et candidat du parti ActionSA aux prochaines élections municipales, avait publiquement apporté son soutien.
Les mouvements anti-immigration diffusent régulièrement des chiffres visant à soutenir l’idée d’une présence étrangère massive dans le pays. Le terme péjoratif « amaKwerekwere », utilisé pour désigner les étrangers en isiZulu, est fréquemment employé dans ces discours.
Selon les estimations disponibles, l’Afrique du Sud compte entre trois et quatre millions de migrants sur une population totale d’environ 63 millions d’habitants, soit une proportion comparable à celle observée dans de nombreux pays. Si près de 70 % des migrants proviennent toujours d’Afrique australe, les flux migratoires incluent désormais davantage de ressortissants originaires d’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique.
Nombre d’entre eux travaillent dans le commerce informel, ce qui les rend particulièrement visibles dans l’espace urbain, mais le pays accueille également des travailleurs qualifiés, notamment des médecins, ingénieurs et enseignants, dont l’économie sud-africaine a besoin.
Les réactions se multiplient face à la recrudescence des violences visant les ressortissants étrangers en Afrique du Sud. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a condamné ces attaques, les qualifiant de violation grave de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, et a appelé les autorités sud-africaines à garantir protection et justice aux victimes. Les Nations Unies ont également exprimé leur inquiétude, soulignant que les tensions sont exacerbées par les inégalités sociales et économiques.
Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a indiqué avoir « bon espoir que le gouvernement tiendra sa promesse de placer les droits de l’homme au cœur de sa réponse ».
De son côté, le Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a qualifié les événements de « profondément bouleversants » et de « trahison tragique » au regard de l’héritage historique sud-africain. Il a insisté sur la nécessité de privilégier les voies judiciaires, déclarant : « Les différends et les griefs doivent être réglés par le système judiciaire et dans le respect de l’État de droit, et en aucun cas par le recours à la violence collective ou aux représailles. » Pour sa part, Pretoria continue de rejeter les accusations de xénophobie.
Dans une adresse à la nation le 7 juin, le président Cyril Ramaphosa a affirmé : « Nous savons que les Sud-Africains ne sont pas xénophobes, car il n'y a pas de place pour la xénophobie, le racisme, le sexisme, l'afrophobie ou toute autre forme d'intolérance en Afrique du Sud. »
Les violences et les attaques visant des commerces appartenant à des étrangers ont également entraîné une vague de départs et de rapatriements volontaires. Des ressortissants du Nigeria, du Malawi, du Ghana, du Zimbabwe et du Mozambique ont accepté de retourner dans leurs pays avec l’appui de leurs gouvernements respectifs. Selon Tedros Adhanom Ghebreyesus, plusieurs personnes ont perdu la vie dans les violences, notamment au moins cinq Éthiopiens tués lors des premières attaques ainsi que cinq Mozambicains morts à Mossel Bay, tandis que des milliers d’autres ont cherché à fuir pour échapper aux violences.
Dans ce contexte, le ministre sud-africain de l’Intérieur a annoncé que l’Afrique du Sud avait rapatrié 2.745 étrangers au cours de la semaine ayant suivi l’engagement du président Cyril Ramaphosa à renforcer la lutte contre l’immigration irrégulière. Les autorités poursuivent leurs opérations alors que de nombreuses familles continuent de quitter les zones affectées par les violences.
Un ultimatum a été fixé au 30 juin, date à laquelle plusieurs organisations militant contre l’immigration irrégulière ont annoncé de nouvelles actions. Dans ce contexte, de nombreux immigrés cherchent à quitter les lieux.
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