Fatma Bendhaou
19 Avril 2022•Mise à jour: 19 Avril 2022
AA/Abidjan/Doria-Gloire Yedo
Quatre personne ont trouvé la mort, le 7 mars dernier, dans l'effondrement d’un immeuble de quatre étages dans la commune de Cocody, dans le nord d’Abidjan. Une dizaine de jours auparavant, un autre immeuble s’est effondré à Treichville, dans le sud de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, faisant cette fois-ci sept morts. Le 13 mars 2021, toujours à Cocody, un immeuble de cinq étages en cours de construction s’est effondré donnant lieu à un bilan de neuf morts... Et la liste est encore longue. A l’issue d’une séance de travail tenue le 8 mars dernier avec le Premier ministre ivoirien (démissionnaire), Patrick Achi, le ministre de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme, Bruno Nabagné Koné, a indiqué que son département a enregistré une vingtaine d’effondrements avant 2020, neuf (9) en 2020, deux (2) en 2021 et deux (2) en 2022. Loin d’être de simples accidents fortuits, ces effondrements à répétition constituent un vrai phénomène à Abidjan où l’anarchie urbaine défigure la ville et où les drames se succèdent.
- Constructions sans architecte
Angèle Beugré, architecte et membre du Conseil national des architectes de Côte d’Ivoire, chargée de la vie sociale et de l’international affirme à l’Agence Anadolu que « pour tous les effondrements d’immeubles qu’il y’a eu en Côte d’Ivoire depuis la création de l’Ordre dans les années 70, aucun architecte n’a été associé au projet ».
Dans ses bureaux de Cocody, elle explique que « les architectes de Côte d’Ivoire ne sont impliqués que dans 20% des projets de construction sur tout le territoire national. Il y’a donc 80% de constructions qui se font sans architecte ».
Un fait qui pour elle « est une grosse anomalie. C’est une profession de chef d’orchestre qui sait mettre en valeur les compétences requises pour le projet en fonction de ce que demande le client », ajoute Angèle Beugré, là où recourir selon elle aux services d’un architecte aurait aidé à éviter tous ces drames. « C’est la principale solution. Un architecte ne travaillera pas seul. Il se mettra toujours en accord avec un bureau de contrôle de sondage géotechnique et un ingénieur », poursuit-elle.
- Mécanisme de contrôle
Un avis partagé par Sidi Aïdara, ingénieur travaux publics et chef d’entreprise dont le siège est aussi dans la commune de Codody. « Normalement, la chaîne de procédure pour faire un bâtiment, hormis les volets administratifs jusqu’au permis de construire, comporte un mécanisme de contrôle, parce qu’on n’est pas juge et partie. Si vous me confiez la construction de votre villa, je dois me faire contrôler mais c’est le client qui paye. Ce côté de la loi, certains semblent l’ignorer. c’est facturé entre 2 et 3% de la valeur du bien », nous a expliqué ce diplômé de l’Enstp (Ecole nationale supérieure des travaux publics) de Yamoussoukro, la capitale politique ivoirienne.
Pour Aïdara, les populations ou les maîtres d’ouvrages commettent souvent des erreurs en ne s’adressant pas aux professionnels du secteurs.
« De manière générale, la population ne s’y connait pas. Donc on prend un parent ou un ami qui s’y connait un peu ou qui a déjà construit. Comme il a un ouvrage qui tient depuis des années, il passe pour l’expert. Quand on a un chantier qui est fait dans les règles de l’art, un laboratoire vient pour faire des essais de sol. Il vous dit par exemple, pour un immeuble de R+3, le bon niveau de sol pour faire votre fondation. Quand vous finissez de creuser, ce laboratoire revient vérifier pour voir si c’est le bon sol », a-t-il ajouté.
- Responsabilité partagée
Sidi Aïdara, qui suit des cours d’architecture actuellement, estime que relativement aux effondrements d’immeubles à Abidjan, la responsabilité est partagée. « De manière générale, on dira que la responsabilité est partagée. Il y a la responsabilité sociétale de l’Etat et puis après, nous en tant que professionnels, on doit se battre pour mériter notre place. C’est à dire qu’un constructeur aujourd’hui doit être à même de dire à son client quelle procédure légale suivre pour réaliser un bon projet. Le client, on considère qu’il n’est pas sachant », a-t-il expliqué.
Mais aujourd’hui, Angèle Beugré et Sidi Aïdara estiment qu’il ne faut pas céder à la panique quant au choix des logements en hauteur ou de type pavillonnaire. « Si on se rue vers les villas basses, il y en aura plus. Nos parents ne vont pas quitter les 220 logements (quartier emblématique de la commune d Adjamé, NDLR). C’est un bâtiment d’Etat mais qui tient depuis de nombreuses années », rassure l’ingénieur. Tout comme Mme Beugré pour qui « aujourd’hui même, l’architecte va proposer qu’on passe plus dans des projets immobiliers en hauteur compte tenue de la rareté du foncier. L’objectif c’est d’arriver à mettre la population en confiance et aussi à mettre uniquement des professionnels dans le processus ».
A l’issue du recensement 2021 de la population, la Côte d’Ivoire compte 28 millions d’habitants, dont le un cinquième vit dans la seule ville d’Abidjan. Une pression démographique de taille sur le domaine foncier et sur l’habitat qui crée un étalement urbain, chose qui fait qu’aujourd’hui, par exemple, la commune d’Abobo (est d’Abidjan) se confond à la ville d’Anyama. C’est également le cas de la commune de Cocody et la ville de Bingerville.